Notre vision

« Si vous pensez que l’éducation coûte cher, essayez donc l’ignorance »

Autant le dire sans détour, construire un projet d’établissement à déployer de 2027 à 2031 ressemble à un exercice impossible tant le contexte est incertain. Le monde a profondément changé en quelques années, il change encore et ces évolutions représentent un défi pour l’université à plusieurs titres. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut identifier quelques points saillants.

Certains de ces défis concernent la société dans son ensemble et pas seulement l’université. Ainsi, nous devons faire face à l’irruption de l’IAG qui nous met sous pression, interroge nos métiers, la manière de les exercer, la façon dont nos étudiantes et étudiants les exercerons dans les années à venir mais peut aussi constituer l’opportunité de repenser nos pratiques. L’évolution démographique, si nous n’en sentons pas encore fortement les effets à Nantes U, nous affectera inévitablement, par exemple en réduisant le vivier de nos étudiants, de nos doctorants. Le recrutement du personnel académique, administratif ou technique sur un marché du travail tendu est aussi un défi auquel il faut se préparer. Dans ce monde en crise, les politiques mises en œuvre ou annoncées s’agissant de l’accueil en France d’étudiants et chercheurs internationaux interrogent l’essence même de ce qui constitue une université ouverte sur le monde. Par ailleurs, les enjeux de souveraineté, de réindustrialisation ne peuvent être traités sans les universités, ce qui leur donne un rôle majeur mais encore mal reconnu dans notre pays. Savoir relever ces défis et identifier les opportunités est une nécessité.

Mais la singularité de l’Université tient surtout au fait qu’elle est désormais une cible. Régulièrement attaquée sur ses valeurs, objets de nombreux fantasmes, instrumentalisée à des fins de politique politicienne, elle doit se défendre dans un environnement qui ne comprend pas toujours la place qu’elle occupe dans le modèle démocratique et le rôle moteur qui est le sien. Parfois même, elle est attaquée précisément pour miner la démocratie. La défiance croissante à l’égard de la science constitue le terreau d’un populisme qui cherche à diviser, à opposer, plutôt qu’à réunir. Concrètement, cela se manifeste notamment par des attaques portées à la liberté académique mais aussi par la remise en cause du financement des missions de l’Université. Par ailleurs, lorsqu’elles ne sont pas attaquées, les universités sont tiraillées entre d’une part des déclarations qui les positionnent sur les enjeux stratégiques de souveraineté ou de réindustrialisation précités, parfois en en faisant les hérauts du solutionnisme et, d’autre part, l’idéal d’un savoir partagé sans considérations de frontières, bien commun au service de l’humanité.

Il s’agit alors d’être à la hauteur de ce monde qui change, à la fois incertain et complexe, de s’appuyer sur nos forces, de savoir s’adapter sans perdre le sens de nos actions et les valeurs qui les fondent. Par là même, l’enjeu est de faire comprendre le rôle de l’université, la nécessité de soutenir ses missions. Faire comprendre que l’Université fait partie de la solution et pas du problème.

Autrement dit, face à ce monde en mutations (certains parlent de « polycrises ») les universités doivent être vues comme un atout à la fois pour agir dès aujourd’hui et pour (re)construire le futur.

Or, si on attend beaucoup des universités, on leur donne peu et on les soutient trop rarement alors même qu’un enseignement supérieur privé se développe à grande vitesse.

Pour nous, il s’agit alors de positionner l’université à sa juste place : au service de la transformation de la société mais sans devenir une machine à produire de la connaissance et des compétences au seul service de la compétitivité. Notre rôle culturel, démocratique, pour la construction de l’esprit critique et notre liberté académique sont des conditions mêmes de l’existence de l’idée d’université et ne peuvent être sacrifiés. Moteur de la transformation de la société par la formation, la recherche et l’innovation, l’Université doit, en affirmant sa place dans la société, faire comprendre qu’elle a besoin de liberté et de temps long, non pas par « confort » ou au nom de soi-disant « privilèges » mais bien pour assurer pleinement ses missions au service de l’intérêt général. Dans un monde où tout va vite, il faut retrouver la capacité à investir sur la durée, pour soutenir la formation et la recherche.

Dans ce climat anxiogène, il s’agit donc d’affirmer notre identité et notre rôle dans la société, de se donner un cap clair et d’être prêts à défendre nos valeurs. Le retour en arrière, comme l’immobilisme, ne sont pas des solutions. Nous devons avoir confiance en notre capacité à affronter ces défis en nous appuyant sur les valeurs qui fondent l’idée même d’Université. Dans un contexte changeant, c’est là qu’est notre boussole, dans nos missions et nos valeurs, dans ce qui fonde le service public de la connaissance.

Cela suppose de déployer un projet que nous proposons de structurer autour de deux objectifs principaux :

  • D’abord, affirmer la place de Nantes Université dans la société implique d’assumer pleinement notre identité d’université à la fois excellente, durable et ouverte et ainsi d’inscrire nos missions dans une société de la connaissance ouverte, pluraliste, universaliste, profondément européenne et démocratique.  L’excellence n’est pas un « gros mot » synonyme d’élitisme et d’exclusion. Affirmer notre excellence, c’est dire notre exigence, c’est dire la qualité du service public. Et ce n’est pas un slogan. La qualité de notre recherche est de plus en plus reconnue, notamment à travers l’i-site mais pas seulement. L’excellence de la formation est soulignée par nos étudiants et étudiantes au fil des enquêtes et s’illustre notamment dans les taux d’insertion professionnelle. Affirmer l’excellence, c’est dire aussi l’importance du lien formation-recherche qui fait la singularité des universités. Ensuite, face au « backlash » écologique, revendiquer notre engagement pour une université durable est un devoir. On sait aujourd’hui que les objectifs de développement durable ne seront pas atteints en 2030, il faut donc redoubler d’efforts pour prendre notre part aux transformations nécessaires, dans l’exercice de nos missions comme dans le fonctionnement de l’établissement. Enfin, incarner l’ouverture à l’heure du repli sur soi peut sembler audacieux. C’est une nécessité. A l’heure où toutes les paroles se valent, à l’heure où certains régimes politiques se construisent ouvertement sur l’ignorance[1], faire de la connaissance un bien commun est une des responsabilités de l’Université. Définir notre établissement comme une université ouverte, c’est être encore plus en prise avec la société pour contribuer à sa transformation et mieux faire comprendre notre rôle, c’est défendre la liberté de la science comme enjeu démocratique, c’est faire de la science ouverte, de l’éducation ouverte et de l’innovation ouverte des leviers pour renforcer la connaissance, l’esprit critique et accroitre l’impact de nos missions au service de la société, c’est lutter contre toutes les violences et discriminations.
  • Pour cela, faire vivre Nantes Université comme une communauté est plus nécessaire que jamais. Dans cette logique, renforcer encore la « citoyenneté universitaire » en confortant la démocratie universitaire est pour nous une évidence car la démocratie ne peut pas être « intermittente » pour reprendre la formule de Pierre Rosanvallon, ce qui suppose notamment de bien articuler démocratie représentative et participative. Cela implique aussi qu’en assumant son rôle de cheffe de file sur son territoire, Nantes Université anime, coordonne, impulse des actions communes avec les établissements membres et nos partenaires. Poursuivre cette dynamique, en faisant des spécificités disciplinaires et culturelles une force pour le collectif, dans les pôles, laboratoires, composantes comme dans les établissements membres, renforce l’impact de nos actions et contribue ainsi, par l’action et la réflexion, aux nécessaires transformations de la société. Cette diversité est une force qui repose également sur ce qui nous unit : la liberté académique, le lien formation-recherche, l’interdisciplinarité, l’ouverture sociale, l’ancrage territorial solide associé à l’ouverture sur l’Europe et sur le monde, le lien au monde culturel et socio-économique… Au quotidien, l’exercice de nos missions est compliqué par les problématiques de sous-financement et une complexité administrative croissante que l’on ne peut ignorer. Dans ce contexte, il faut toujours et encore œuvrer pour assurer la juste reconnaissance du travail réalisé, pour améliorer les conditions d’étude et de travail.  Ainsi, tout en reconnaissant la diversité des métiers des enseignants-chercheurs, chercheurs, enseignants, personnels administratifs, techniques, des bibliothèques, du secteur sanitaire et social, et la diversité des statuts des titulaires ou contractuels, se reconnaître comme un tout, chacune et chacun contribuant à la réalisation de notre mission d’intérêt général.

Autrement dit, notre ambition est claire : affirmer le rôle de notre université dans la société à travers sa mission de création et de partage de la connaissance tout en donnant aux personnels et étudiantes et étudiants les moyens d’agir, de s’épanouir et de contribuer à une communauté ouverte et solidaire.
Tout cela est une manière de dire que les sujets institutionnels, aussi importants soient-ils, doivent être traités au bon niveau, posés à leur juste place, c’est à dire comme un moyen au service de l’établissement et non comme une fin en soi, comme un outil pour améliorer notre fonctionnement et la qualité du service rendu. Ils constituent l’un des enjeux du futur mandat : place des pôles, relations aux établissements membres, fin de l’expérimentation et grand établissement, amélioration globale de notre fonctionnement… Sur ce point aussi, il faut affirmer clairement notre position et ses fondements.
Pour nous, ce qui fonde l’université, c’est le lien entre la formation et la recherche. Là est le cœur de notre activité, de nos missions, qui ne peuvent se concrétiser sans les personnes qui les portent, les animent, en permettent le développement. Outre les propositions formulées directement sur ces sujets, nous considérons que la structuration et la gouvernance de l’université doivent refléter cette conception de l’université. Mieux même, ils doivent la soutenir et la conforter. Cette approche doit se traduire dans le fonctionnement de notre établissement comme dans ses instances, pour soutenir les activités de recherche et de formation.
Pour cela, nous faisons de la subsidiarité le principe cardinal du fonctionnement de l’établissement. Autrement dit, les décisions doivent être prises au niveau le plus adapté, le plus en proximité possible, en cohérence avec le fonctionnement global de l’établissement. Nous ne proposons donc ni l’immobilisme, ni le retour en arrière, qui consisterait à redonner plus de pouvoir à la présidence de l’établissement.  Nous croyons profondément au fait que les décisions prises en proximité ont plus de sens et renforcent le rôle des élus. Cela nous paraît même indispensable dans un établissement comme le nôtre où, rappelons-le, un pôle fait la même « taille » que certaines universités. Par ailleurs, nous n’oublions pas les sévères critiques adressées au modèle hypercentralisé en vigueur jusqu’à 2021.

Ce principe de subsidiarité se traduit concrètement de façons différentes selon que l’on envisage la situation des établissements membres ou des composantes (facultés, instituts), laboratoires et pôles.

  • S’agissant des établissements membres, qui conservent leur personnalité morale, ils restent décisionnaires sur leur périmètre, ils développent leur stratégie propre tout en coconstruisant et déployant notre stratégie commune dont l’ambition est posée dans une lettre d’orientation stratégique coconstruite et approuvée par les instances de chaque établissement. La création de Nantes U a ainsi permis d’unir différents établissements autour d’objectifs communs pour accroitre l’impact de nos activités, comme le démontrent notamment nos deux rapports d’activités. Il s’agit donc de s’appuyer sur la force de chacun pour aller plus loin ensemble. 1+1 = 3 (au moins !). Nous proposons de continuer et de renforcer le travail entamé.
  • S’agissant des composantes et laboratoires, ils constituent ni plus ni moins que le socle de l’université en ce sens que sans eux, elle est une coquille vide.  Composantes et laboratoires sont les lieux où se construisent les disciplines, sous l’impulsion de leurs directions, selon les stratégies et les dynamiques qui leurs sont propres, où les étudiants et étudiantes se forment, où la recherche et l’innovation se déploient. Convaincus de la nécessité de soutenir des initiatives interdisciplinaires, en formation comme en recherche, nous savons que de tels projets ne peuvent se développer que si les disciplines sont fortes. Pas d’interdisciplinaire sans discipline ! Les composantes et laboratoires occupent une place centrale et conservent donc l’intégralité de leurs prérogatives.
  • Les pôles, qui réunissent composantes et laboratoires, n’ont évidemment pas vocation à se substituer à eux. En les réunissant, ils constituent un espace qui permet la mise en œuvre d’une subsidiarité plus forte en traitant aussi bien des enjeux attachés à la formation qu’à la recherche et l’innovation ou aux relations internationales, permettant ainsi la construction d’une véritable stratégie. Sur le plan administratif, ils déploient des services plus en proximité, pour le suivi des dossiers RH par exemple. Sur le plan politique, ils sont le lieu de nombreuses décisions importantes qui sont prises dans le respect du cadrage voté par l’établissement (recrutement, évolutions de carrière…), décisions qui auparavant relevaient des instances dites « centrales » (conseil de la recherche, conseil de la formation, conseil académique, conseil d’administration). La mise en place de ces pôles a modifié tout le fonctionnement de l’établissement : les composantes et laboratoires ont dû prendre en compte la création du pôle et de son conseil, instance décisionnaire plus en proximité, et les services universitaires ont également intégré cette évolution et adapté leur fonctionnement. Aujourd’hui la transformation n’est pas achevée. Elle est encore en cours et a suscité son lot de critiques et insatisfactions. Dans une logique d’amélioration continue, un travail de fond a été mené pour en tenir compte. Le rôle d’animation du pôle produit ses premiers effets mais la perception d’une couche supplémentaire subsiste alors même que les pôles ne font qu’exercer des compétences autrefois dévolues aux instances universitaires. La transformation de notre établissement pour un fonctionnement moins centralisé est enclenchée, il ne s’agit pas de revenir en arrière mais de poursuivre le travail en tenant compte des critiques formulées.
  • L’Établissement, lui, fixe la stratégie, les grandes orientations et le cadre commun en s’appuyant sur les forces des pôles et des établissements membres et au regard des enjeux nationaux, européens et internationaux. Les services universitaires participent à l’élaboration de cette stratégie et la déploient, au bénéfice de l’ensemble de l’établissement.

Pour nous, la subsidiarité n’est pas qu’un mode d’organisation. Elle dit aussi la nécessité de faire fonctionner l’établissement au service de ses personnels, étudiantes et étudiants. Cet enjeu d’amélioration continue du service rendu a fondé la mise en place de services administratifs dans les pôles, plus en proximité, mais elle ne peut se réduire à cela. Il nous faut accentuer et soutenir la transformation de notre fonctionnement pour fluidifier les relations entre les services, favoriser les échanges dans une logique systématique et partagée de recherche de solutions.

C’est sur la base de ces constats, au regard de ces enjeux et animés par ces valeurs que nous nous engageons pour notre établissement. Conscients que si les valeurs sont importantes, elles doivent surtout s’incarner dans actions concrètes, nous nous engageons pour porter un projet collectif qui soit à la fois en prise avec les grands enjeux de notre monde et avec le quotidien des personnels, étudiantes et étudiants, à la fois assis sur des valeurs solides et ancré dans des actions tangibles. Diriger une université dans une telle période, est assurément un défi tout autant qu’une responsabilité, que l’on siège dans les instances ou que l’on appartienne à des équipes de direction.  Nous le mesurons pleinement et proposons d’opposer au pessimisme de la raison, l’optimisme de notre volonté.

Carine Bernault
Candidate à la présidence de Nantes Université


[1]  V. les travaux de Robert Proctor qui a introduit le terme « agnotologie » pour décrire l’étude de l’ignorance, en faisant ainsi le pendant de l’épistémologie.